"...Tu m'entends ?..."

Note d'intention

Écrit par Christophe PIRET et mis en scène par Christophe PIRET et Djamel ABDELLI

 

Suite à la rencontre avec le Théâtre Régional de BEJAÏA et à la collaboration autour de BARBARESQUES dès 2016, Christophe PIRET a accueilli au 232U le metteur en scène Djamel ABDELLI, en juillet 2019.

Il est allé en Algérie, à son tour, en octobre 2019 et suite aux différents échanges qui ont eu lieu au fil de la résidence de Christophe PIRET à BEJAÏA, il a été décidé d’écrire une œuvre originale : le projet d’écriture et de création de TU M’ENTENDS ?... est né de ces échanges, projet remis en cause en 2020 pour deux raisons : la crise sanitaire qui a rendu impossibles les échanges internationaux et la situation politique plus que tendue en Algérie, au moment où devait se tenir la résidence-création de l’équipe artistique.

La première du spectacle, qui devait avoir lieu en octobre 2020 fut annulée…ainsi que les nombreuses représentations qui devaient suivre dans ce pays à Oran, Alger, Constantine, Blida, Annaba, Sétif, Sidi-Bel-Abbès, portées par le réseau des Théâtre Régionaux d’Algérie.

La situation sanitaire et politique en Algérie ne permettant pas un déplacement sur place dans des conditions de sécurité garanties, il a été décidé de réaliser ce projet de manière différente, pour qu’il aboutisse en 2022.

 

Les bases et les sources

 

Ces dernières années nous avons accumulé les interviews (enregistrements sonores, films…), multiplié les rencontres en Algérie et en France, questionné le passé, les regards sur l’avenir, l’idée des possibles…échangé sur notre histoire commune, nos héritages plus ou moins lourds, plus ou moins douloureux… Les zones d’ombre…

Une manière de faire connaissance, de « s’apprendre », de « s’entendre », de dépasser les clichés et les réflexes, de s’inventer des marges libres, de rêver à des espaces non convenus…

Accumulation de « matières » pour éventuellement construire quelque chose avec la volonté de ne pas être dans la redondance de problématiques maintes fois traitées…

Le désir, voire la nécessité d’une écriture commune, sont nés de ces mouvements, de cette écoute volontariste… 

Une écriture qui ressemblerait, qui traduirait d’une certaine manière, cette aventure humaine qui a ouvert des endroits de dialogues très libres. 

 

Des dialogues aux strates nombreuses, impossibles à lister qui interrogent :

Nos déterminismes culturels et cultuels.

Nos appartenances plus ou moins conscientes, plus ou moins assumées, plus ou moins revendiquées…

Les manières de digérer nos histoires individuelles et collectives, nos capacités de sublimation, de résilience…

Nos peurs quant aux desseins du monde contemporain ultra médiatisés qui sentent bien la grisaille, donnent à voir les feux qui se ravivent aux extrêmes.

Notre ahurissement devant les radicalisations qui désintègrent le respect de l’altérité dans sa complexité.

Notre désarroi face à la régression des regards sur les différences, les considérant de moins en moins comme un possible régénérateur, un riche cocktail alimentant de belles perspectives d’avenir, mais au contraire comme un danger. Une menace pour le « conservatoire » des habitudes et des traditions…

Notre incompréhension quant à une certaine désaffection du « sacré » populaire que propose le théâtre. Ce « sacré » populaire décliné, entre autres, par le biais d’artistes, ceux qui se veulent détachés des dogmes et des rites tout en les abordant par la tangente. Cherchant à mettre en dialogues les différences, les oppositions, etc.

 

Un certain « sacré » décliné au théâtre qui rassemble et permet la distance critique, le considérant comme un des rouages moteurs d’une évolution positive de la « cité », un endroit d’éducation et de libres controverses…

 

Nous avons aussi beaucoup parlé de la condition des femmes dans nos sociétés…

 

Alors pour étayer nos pistes de réflexion, alimenter nos échanges, poser des bases pour une écriture, une fiction qui partirait de nos réalités, etc.

 

Nous avons échangé autour des textes :

« SYNGUÉ SABOUR » de Atiq RAHIMI

« LETTRES À NOUR » de Rachid BENZINE

« LA POÉSIE SAUVERA LE MONDE » de Jean-Pierre SIMÉON

 

Ils nous servent et se posent comme un point de départ pour produire un texte qui permettra de nous emparer, via le théâtre, de certaines problématiques.

La question du terrorisme contemporain, de la « condition » de la femme, de la mise en dialogue de nos perceptions pour tenter de produire un « commun » ouvert et espérant. 

La vision, la lecture de ces artistes algériens vivant en Algérie et porteurs encore des souffrances et traumatismes de « la décennie noire » par exemple, amènent un sens et une nécessité particulière dans l’appréhension d’un pan de nos thématiques. 

 

Djamel Abdelli m’a proposé cette collaboration pour que le questionnement dépasse les frontières et une vision « monolithique » ethno-centrée de ces actes. C’était aussi l’occasion de poursuivre notre travail en s’emparant de problématiques contemporaines que nous avions évoquées à plusieurs reprises, notamment à propos des attentats perpétrés en France.

 

« PIERRE DE PATIENCE » dépasse, et de loin, la seule narration d’une situation de guerre fratricide, d’un engagement terroriste, d’une violence sans borne invoquant des prétextes religieux. 

Cela parle des corps. Du corps à corps. Des corps à corps. De la mise à mort des corps. De la mise en amour des corps. De l’impossible rencontre des corps. Du réel qui empêche. Des interdits. Des phantasmes.

Corps à corps avec les mots. Ceux de tous les jours. Ceux impossibles. Ceux qu’on oublie. Ceux qu’il est impossible d’oublier. Ceux du Prophète aussi.

 

Dans le roman, en exergue, cette phrase d’Antonin Artaud :

« Du corps par le corps avec le corps depuis le corps jusqu’au corps. »

 

Dans ce texte le phantasme dialogue avec la réalité, la revisite. Permet d’inventer des mondes. Des espaces d’expressions libres où les colères, les frustrations, mais aussi les désirs peuvent se dire.

 

Beaucoup de poésie et d’ouvertures du même ordre dans ce texte. Des émotions sans fard. Des vérités dites sans pudeur et qui écorchent nos âmes.

Mais les dire pour tenter de prendre en main son destin. De trouver la force de la révolte. Sans haine.

Oui. Désirer encore. Malgré tout. 

Se laisser aller à l’amour. Malgré tout.

Une voix traverse. Puissante. Incontrôlable. Un peu effrayante.

D’où vient-elle ?

La voix est là pour inventer une autre voie. Un chemin.

 

 « LETTRES À NOUR » se construit autour d’une correspondance entre un père, érudit et philosophe prônant un Islam des lumières, et sa fille, partie contre toute logique faire la guerre en Syrie en rejoignant les rangs de Daech.

Le père tente par l’épistolaire, de comprendre, de passer au-delà de sa propre douleur et de reconstruire quelque chose.

 

« LA POÉSIE SAUVERA LE MONDE » aborde les problématiques par l’exigence que nécessite « l’état de poésie » et brise les clichés de la pensée contemporaine érigée en dogme productiviste portant le masque d’une réalité froide, cynique, qui veut enterrer l’essence de notre humanité. De ce qui fait notre humanité.

 

Ces trois textes nourrissent les protagonistes, servent de base à leurs échanges, leurs confidences propres…

 

Quel traitement ?

 

Forme générale

Nous voulons travailler sur des voix croisées, des langues multiples, des musiques du monde pour donner des perspectives d’universalité, mettre en relief la poésie.

 

Notre projet nous amène à construire une distribution mixte :

Une actrice algérienne qui parlera en arabe, kabyle et français. Elle sera dirigée dans un premier temps par Djamel ABDELLI.

Une danseuse/actrice portugaise qui jouera en français, portugais et anglais.

Un musicien/acteur iranien qui chantera en perse. Un personnage allégorique. Une image poétique.

 

L’ensemble sera assez opératique.

Un musicien français qui composera des séquences et une bande son. Elles viendront en complément du live et des instruments traditionnels utilisés par le musicien iranien.

 

Une scénographie très épurée laissant toute la place aux voix, à la musique, aux images projetées.

Un écran de projection permettra de travailler sur les couleurs, des fenêtres qui s’ouvrent, sur l’intrusion brusque du réel, sur la mise à vue du processus de création et donc d’être au bord du documentaire.

Il permettra aussi de passer des frontières de toutes natures.

 

La danse mettra en relief la question des corps, de la prise de liberté, des espaces phantasmatiques des désirs.

 

La vidéo

Les prises d’images se déclineront suivant deux axes :

 

Premier axe, nous voulons témoigner de cette expérience au travers l’élaboration d’un documentaire qui traverse les différentes étapes, il témoignerait du processus de création, des rencontres qui l’ont alimenté, de nos traversées de frontières etc. 

 

 Un objet qui serait la trace, la mémoire du chemin complexe qui nous a amené à notre spectacle final. Une mise en dialogue, en valeur des paysages rencontrés, des figures croisées, des paroles entendues, en Algérie et en France. 

 

Nous avons déjà accumulé beaucoup de matières : Nordine RABHI nous a suivi durant toutes les étapes d’une première résidence en Algérie, Naïm ABDELHAKMI a pris le relai, en France : c’est lui qui assurera la continuité du travail vidéo, du montage etc.

 

Deuxième axe, la vidéo sera un des éléments scénographiques et dramaturgiques du spectacle, celui-ci étant lui-même sur le fil du documentaire mais déclinant de manière très poétique et graphique, ouvrant des perspectives, des lignes d’horizon laissant toute sa place à l’imaginaire. Les images comme élément, point d’appui du dialogue des deux femmes, alimentant la compréhension de leurs points de vue divergents, leur tentative de nouer des fils solides entre leurs cultures, leurs sensibilités, voulant entretenir envers et contre tout le lien, ce lien qui permet ce mouvement de compréhension de l’Autre.

 

La musique

Là aussi, nous voulons travailler sur du dialogue, sur une rencontre des univers, les instruments traditionnels orientaux, les séquences enregistrées et le live.

Omid DASHTI, musicien d’origine iranienne, sera donc présent sur scène, pour distiller ses sons originaux entremêlés de chants.

La musique étant un des éléments du texte, un des points d’appui des échanges.

 

Le texte

C’est un dialogue entre deux femmes. D’origines et de cultures différentes.

Chacune d’un côté d’une frontière.

L’une est algérienne et l’autre européenne mais elles sont de la même génération.

Il y a dissension, différence de points de vue, opposition aussi.

Des certitudes, des vécus aux ressentis singuliers génèrent des points de friction. Des malentendus.

Mais elle se retrouvent à des endroits, ont des regards semblables sur certaines problématiques du monde. Sur certains combats à mener.

Elles se livrent toute sensibilité dehors.

Elles veulent surtout entretenir le dialogue, ne pas rompre le fil, ne pas laisser les événements extérieurs rompre le fil.

Elles veulent « s’entendre », se faire entendre, ont le souci que l’Autre entende.

Le lieu où elles se trouvent n’est pas défini. Pour laisser des espaces d’interprétation. Ne pas fixer les points de vue dans une géographie.

Mais il y a un certain état d’urgence, voire une menace pesante qui plane.

Un danger de rupture. De submersion par les histoires du monde…

Avec humour, décalage, elles tiennent le fil envers et contre tout.

 

Des sessions de captation d’images ont été organisées cet automne, en France et en Belgique, mettant en scène certains protagonistes du spectacle.

 

Un long temps de répétition est prévu au 232U en octobre/novembre. Les répétitions reprendront en janvier 2022 pour aboutir, en février, à deux représentations de TU M’ENTENDS ?... au 232U, dans le cadre du Cabaret des Curiosités programmé par Le Phénix – Scène Nationale de Valenciennes.

 

Le Manège – Scène Nationale de Maubeuge et Le Phénix – Scène Nationale de Valenciennes ont décidé de s’engager à nos côtés pour la réalisation de ce projet en coproduisant ce spectacle.